El Túnel

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El Túnel de los Recuerdos (Le Tunnel des Souvenirs), 2016, 7 min 40 s

(Photo-Performance captée en vidéo)

En 1983 Philippe Dubois réfléchit la photographie argentique en résonance avec une image de Michael Snow: Authorization, 1961 [1]. Cette image illustre la complexité inhérente à la photographie, qui résiste à être interprétée exclusivement dans ses implications sémiotiques (trace, icône, symbole), ou par rapport à la problématique figurative (représentation, déformation, abstraction). En effet, l’image photographique admet aussi d’être comprise en tant qu’acte, expérience qui a une durée.

Une trentaine d’années après l’apparition de l’Acte Photographique, Dubois se questionne sur la vision essentialiste de la photographie, telle qu’elle fut développée (surtout en France) dans les années 80-90 [2] [3]. En effet, bien que le tournant numérique n’ait pas signé la fin de la photographie, il l’a pourtant rendue plus complexe.

El Túnel de los Recuerdos (Le Tunnel des Souvenirs) se positionne dans cette ligne de pensée. Sans vouloir recréer l’acte de Michael Snow, il s’agit de proposer une instance de comparaison par rapport à l’évolution de l’acte photographique dans l’univers numérique. Le tout vise à illustrer les nouveaux enjeux associés à la virtualisation de l’image.

À partir d’une image de référence (image blanche, degré zéro), des nouvelles prises de vue sont réalisées. Chaque nouvelle image est comparée avec l’image de référence à l’aide d’un algorithme en langage C++, et les différences repérées sont progressivement cumulées dans une troisième image qui évolue dans le temps. Chaque nouvelle photographie est re-projetée sur l’espace de la prise de vue, en alternance avec l’image de référence et l’image cumulée, toutes les trois étant susceptibles d’être re-photographiées à leur tour.

Tandis que l’algorithme contrôle la disposition spatiale dans de l’image cumulée, des éléments inhérents au dispositif (Appareil de photo+ ordinateur + projecteur) introduisent des distorsions de cadrage et de saturation qui provoquent un écart croissant par rapport à la situation d’origine, jusqu’à aboutir à une situation proche de l’abstraction.

L’expérience nous invite à réfléchir sur les nouveaux éléments qui participent à l’acte photographique contemporain dans le contexte du numérique : smartphones, filtres automatiques, retouches, compressions, altérations… L’image est constamment modifiée lors de sa circulation, pour aboutir à un univers dans lequel la photographie ne peut plus assumer sa fonction de témoin du réel : elle ne fait que nous montrer des images des mondes possibles. L’indicialité se déforme jusqu’à disparaitre, et les images sont triées, sélectionnées, modifiées, pour être ensuite rediffusées.

Le mécanisme de l’imaginaire virtuel devient analogue à celui de la mémoire humaine, tant individuelle que collective.

[1] P.DUBOIS, L’Acte photographique et autres essais, 1983, Ed.Nathan / ISBN-10: 2091907669 / ISBN-13: 978-2091907666

[2] Colloque, Où en sont les théories de la photographie?, Centre Pompidou, Petite Salle, 27 mai 2015 https://www.centrepompidou.fr/cpv/resource/cdyjBnK/rkyjkzL

[3] P.DUBOIS, De l’image-trace à l’image-fiction, Études photographiques, 34 | Printemps 2016, [En ligne], mis en ligne le 01 juin 2016. URL : http://etudesphotographiques.revues.org/3593.