Hyperreality

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Série Hyperreality, 2015-2017

Vidéo qui accompagne la série : http://www.pablomcordoba.com/browsing/

L’Hyperréalité est une notion proposée par le philosophe Français Jean Baudrillard, qui décrit l’incapacité des êtres conscients à faire la différence entre la réalité et les formes de simulation de la réalité, notamment lorsque l’on pense aux sociétés très avancées technologiquement.

L’image photographique, produite aujourd’hui dans un contexte de spécialisation et à intentionnalité, et dont la réception se réalise souvent de forme naïve, devient un instrument privilégié susceptible d’agir au service du pouvoir lorsque celui-ci impose sa vision du monde.

La photographie, manipulable et manipulée, omniprésente dans les réseaux virtuels d’information, contribue au détournement de la réalité qui laisse l’individu et les sociétés démunis et incapables de faire la différence entre le vrai et le faux.

Dans cette série photographique des images furent construites à partir d’un grand nombre de prises de vue. Les scènes obtenues, décrivant des situations qui n’ont jamais eu lieu, ont été injectées dans Google qui les publie dans son module Street View comme si elles étaient des instantanés issus de la réalité. Cette expérience nous invite à réfléchir sur la valeur de vérité des images disponibles sur le web, leur circulation dans les réseaux et l’attitude suivant naïve que l’on adopte lors de la lecture de ces images supposées vraies.

Le Réel et la Photographie

Depuis sa naissance la photographie entretient un rapport très ambigu avec le monde réel. Certes, l’image photographique fait office, dans l’imaginaire collectif, de garant de l’existence d’une personne ou d’une chose dans le passé, en résonance avec le noème de Barthes[1]. Ceci découlerait du principe physico-chimique qui rend possible la formation de l’image sur le support : l’image fonctionne comme trace du visible.

Cependant, l’enregistrement objectif et fiable du monde réel avec la technique photographique s’est avéré problématique, et ceci dès l’apparition de la technique. En effet, et loin d’être exclusive aux technologies numériques, la manipulation de l’image, qui brouille complétement son rapport avec la réalité, est née avec la photographie au XIXème siècle[2].

Oscar REJLANDER, Two Ways of Life, 1857 (Rejlander construit cet image à partir des instantanés provenant d’une trentaine de plaques négatifs)

En outre, et sans penser aux techniques de manipulation, il est légitime de se demander : De quoi la photographie serait-elle la trace? Pouvons-nous considérer une image photographique, même lorsqu’elle n’a pas été manipulée, comme un témoin du réel ? Les éléments de l’image photographique (cadrage, mise au point, composition, point de vue), ne sont-ils pas les résultats d’un choix qui ne fait qu’interpréter la réalité, sans jamais la capter dans sa totalité ?

Ceci, et en opposition avec la conception de Barthes, éloigne définitivement l’image photographique de sa condition de témoin objectif du réel.

Or, dans l’opinion générale, la photographie reste attachée au réel de façon souvent transparente, inquestionnée. De nos jours, le lien entre la photographie et la réalité reste plutôt déproblématisé…

Production tendancieuse, réception naïve

Tandis que la production d’images dans les média est réalisée par des professionnels conscients du pouvoir communicationnel du visuel, qui travaillent en coordination avec des pouvoirs politiques et/ou économiques dans un contexte de claire intentionnalité, la réception de l’image photographique semble s’effectuer selon un mode passif, voir naïf : L’image photographique est vue comme un simple registre d’une réalité, qu’elle illustre et démontre. La publicité, qui utilise l’image afin de rendre commercialisable certains produits et services autrement superflues, profite de la précarité de la réception de l’image photographique : elle s’en sert afin de construire des valeurs propices à la (sur)consommation.

Par ailleurs, la puissance croissante des réseaux virtuels de communication ne fait qu’amplifier et accélérer les voies de diffusion des images : les images, omniprésentes, agissent dans un inconscient collectif qui ignore leur pouvoir discursif. L’opinion publique reçoit le message caché des images, souvent manipulées, pour l’intégrer sans vérification préalable dans l’ensemble d’informations en fonction desquelles elle construit sa vision du monde.

Au mieux, l’individu conscient des multiples possibilités de subjectivisation de la réalité au travers des images, et surtout conscient des possibilités de manipulation de l’image elle-même (de nos jours presque systématique), reste dans l’incapacité à déterminer la valeur de vérité des images autour de lui. On rejoint ici la pensée de Jean Baudrillard, qui a conçu la notion l’Hyperréalité pour décrire la situation de l’homme postmoderne.

L’Hyperréalité de Jean Baudrillard

Tandis que, pour le modernisme, les individus pouvaient se trouver aliénés par le rythme d’un progrès incontrôlable, l’individu postmoderne se trouve face à des altérations produites par l’augmentation exponentielle de la vitesse de la vie en général, et d’un environnement saturé par des images provenant du virtuel. Les messages et les tentatives de communication se succèdent, dans un environnement de plus en plus confus. La vie n’est plus vécue depuis le lieu physique dans lequel on se trouve, mais depuis les intersections souvent virtuelles entre nous et d’autres individus qui se trouvent, eux aussi, sous l’attaque constante de ce flux d’information:

« Le nouveau univers est anti-gravitationel, ou alors, s’il gravite encore, il le fait autour d’un “trou de réalité”, autour d’un “trou de l’imaginaire” (..) Le lecteur (des romans de K.Dick) est depuis le début, dans une simulation totale sans origine, passé ou futur, dans une sorte d’écoulement de toutes les dimensions (mentales, spatiales, temporelles, sémiotiques). Ce n’est pas une question d’univers parallèles, ou d’univers doublés, ce n’est pas réel ou irréel, c’est de l’hyperréel »[3]

Dans le monde postmoderne l’image devient le réel, même lorsqu’il s’agit d’un faux dont le référent réel est inexistant. Le modèle prend la place de l’original, et l’opinion de masse devient plus importante que le choix individuel. Pour Baudrillard, ce défaut de réalité a envahi la totalité de la société américaine, dans un processus qui a été caché aux individus:

« Disneyland est présenté comme un monde imaginaire, afin de faire croire que le reste est réel, lorsque en fait toute La ville de Los Angeles, et l’Amérique qui l’entoure ne sont plus réels, mais se trouvent dans le domaine de l’hyperréel »[4]

 

[1] Roland BARTHES, La Chambre Claire, 1980.

[2] André Gunthert problématise l’histoire de la retouche photographique dans son article «Sans Retouche, Histoire d’un mythe photographique». https://etudesphotographiques.revues.org/1004

[3] Jean BAUDRILLARD, Simulacra and Science Fiction, Science-Fiction Studies n°18 (1991), p. 311

[4] Ibid, p.262.