Salamone

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Série Francisco Salamone (ou la pampa à la verticale), 2017

Travail à partir d’images Creative Commons: Crédits

 

Les débuts

Francisco Salamone est né en Sicile en 1887. Il quitte l’Italie peu après avec sa famille qui s’installe définitivement en Argentine. Dans ce nouveau pays, le jeune Francisco réalise ses études en un temps record: en 1917 il obtient le double diplôme d’architecte-ingénieur de l’Université Nationale de Córdoba.

Très vite on remarque son talent : en 1919 il gagne deux médailles pour ses projets présentés aux expositions internationales de Milan et Barcelone. En 1924, il obtient le deuxième prix pour le design de la première page de l’importante revue du collège d’architectes argentins (SCA), avec lequel il rompt en 1926, suite au refus de son projet pour la construction de la Bourse de Rosario.

Jusqu’au début des années 30, l’histoire de l’architecte reste lisible et sans grande nouveauté, voire sans grand intérêt, au-delà du précoce talent de Francisco et de ses conflits avec les institutions. Cependant, la suite de son parcours devient insolite et mystérieuse. En effet, et après une période d’activité extrêmement intense (et ceci est le moins que l’on puisse dire), l’architecte disparait de la scène sans presque laisser de trace…

Histoire d’une obsession

Le constat: Francisco Salamone, dans la période qui s’étale entre 1936 et 1940, a construit plus de 70 bâtiments de grande taille.  Parmi ses réalisations, on compte 11 Hôtels de Ville, 16 Mairies, 17 abattoirs, 11 places et parcs, 7 portails de cimetières… Dans la plupart des cas, le choix des emplacements privilégiait de minuscules villages au milieu de la pampa[1]. D’un point de vue stylistique, la facture de Salamone s’inspire de l’Art Déco en vogue à l’époque, auquel il ajoute des traits du futurisme italien, du fonctionnalisme et de l’expressionisme.

Obsédé de travail, et afin d’assurer leur suivi, Salamone parcourait les différents chantiers à bord d’un avion conduit par lui-même[2]. A la demande de l’architecte, les différents blocs de «pierre liquide»[3] étaient construits dans la capitale du pays, puis transportés en train afin d’être distribués vers les différents et multiples emplacements…

La réalité violentée

Cette brutale tentative de verticaliser avec l’architecture un territoire foncièrement horizontal s’est avérée complétement décalée: Aujourd’hui les bâtiments construits par Salamone s’érigent solitaires dans des zones toujours aussi dépeuplées qu’à l’époque. En décalage violent par rapport aux constructions basses qui constituent ces petits villages, les constructions monumentales de Salamone sont visibles de loin, comme d’immenses totems échappés d’un autre temps.

En effet, le développement économique et démographique qu’on pouvait espérer pour l’Argentine des années 30, (un pays dynamique qui s’enrichissait rapidement grâce à l’exportation des produits primaires), n’a jamais été au rendez-vous. Au contraire, durant le XXème siècle, le pays n’a fait qu’accentuer ses déséquilibres structuraux issus de la période coloniale selon un schéma fortement centralisé : Tandis que la capitale du pays a atteint aujourd’hui un record de densité de population de plus de 20000 habitants par km2, les zones voisines de la province de Buenos Aires  sont restées presqu’aussi désertes qu’à l’époque de Salamone.

L’œuvre d’un homme

En 1940, et suite à la fin du gouvernement de Manuel Fresco sur la province de Buenos Aires, Francisco Salamone cesse presque complètement son activité de construction[4]. Les raisons qui expliqueraient ce repli radical sont toujours inconnues. Salamone meurt dans l’anonymat le 8 Aout 1959 à l’âge de 62 ans.

L’architecte et son œuvre furent longuement oubliés jusqu’à il y a très peu. Les recherches entreprises récemment par certains documentaristes[5] ne parviennent pas à fournir une image claire de cet homme hors du commun. L’information disponible est exsangue, les témoins sont rares.

Artiste aux facettes multiples et grand cosmopolite, Salamone fut l’auteur d’une large série de dessins parmi lesquels des portraits de Churchill, de Staline et de Roosvelt. Ces portraits, géométrisés au même titre que ses constructions, illustrent le caractère intégral de l’approche esthétique de l’architecte.

Pour certains de ses bâtiments, Salamone s’est occupé personnellement du design sur mesure de la totalité des meubles et de la décoration intérieure, toujours dans un style géométrique, cohérent avec l’enveloppe architecturale.

Salamone fut un cinéphile passionné : Ses bâtiments nous parlent de son goût par l’architecture futuriste en résonance avec celle évoquée par l’expressionisme allemand, telle que l’on peut l’apprécier dans le film de Fritz Lang Metropolis (1927). Par ailleurs, le film Cabiria (1914), de Giovanni Pastrone, semble avoir inspiré la statue de l’Ange qui surveille le portail du cimetière d’Azul.

Grand cosmopolite, Salamone s’est laissé aussi inspirer par les exploits architecturaux associés aux expositions universelles, comme celle tenue à Paris en 1925, dont le Pavillon de Renseignements et Tourisme de Mallet-Stevens nous rappelle l’Hôtel de Ville de Rauch ; ou alors celle de Chicago en 1929, dont la proposition pour la Tower of Water nous rappelle le bâtiment municipal de Carhué ou celui de Saldungaray.

Derrière cette obsession architecturale, quelques témoignages nous aident à dessiner les traits de caractère de l’homme. Certains de ses anciens employés encore vivants nous transmettent une image de El Arquitecto comme quelqu’un de très respectueux, chef paternaliste, extrêmement méticuleux… Sa fille Stella Maris nous fait part d’un père bienveillant et drôle : Il n’hésitait pas prendre les tenues de sa femme pour se déguiser durant les repas de famille…

D’un point de vue politique, certains ont attribué à l’architecte des orientations fascistes. Or, et tel que l’indique Eduardo Lazzari, l’un de plus grands historiens argentins vivants et spécialiste de la vie et de l’œuvre de Salamone, rien ne prouve de telles accusations et l’image qu’on peut se faire de l’architecte est celle d’un homme très cultivé et d’un grand cosmopolite.

Le constat d’une dystopie

Comment assimiler aujourd’hui ces étranges bâtiments éparpillés le long de l’ancienne frontière entre les peuples originaires et la «civilisation» ? Ces immenses monstres de béton perdus au milieu de la pampa, ne cessent de réclamer, si ce n’est de la reconnaissance, du moins une explication.

Faut-il accepter et intégrer, sans aucune surprise, de forme dépassionnée, les extrêmes les plus excentrés du réel qui se présente face à nous, afin de construire rapidement une réalité de plus en plus étrange, de plus en plus précaire ? Ignorés par les quelques habitants, familiarisés depuis leur naissance avec ces masses de béton, insoupçonnés par le tourisme, les monuments Salamoniques n’admettent pas leur intégration dans une conception simple du réel : fantomatiques, ils semblent suggérer aux vents du désert une énigme cryptée.

Les bâtiments de Salamone semblent aujourd’hui frôler le registre fictionnel. Or, aucune des catégories connues de la fiction ne leur semble appropriée. Sans songer à l’époque à un futur utopique pour l’Argentine, l’architecte a visiblement conçu ses œuvres en comptant sur le fait que le développement subséquent du pays allait établir l’harmonie nécessaire entre la verticalité des bâtiments et les alentours plats et déserts …

Pourtant, ces formes verticales n’ont jamais été intégrées dans le paysage, qui est resté à peine urbanisé et fondamentalement horizontal. Le pays n’a pas suivi les chemins de développement attendus : les vielles familles aristocratiques ont gardé jalousement leur pouvoir et leurs privilèges, et les vagues d’immigrants successives venues d’Europe n’ont jamais trouvé leur terre promise… Le modèle de pays centralisé qui s’est affirmé durant le XXème siècle s’est révélé loin des attentes d’hommes comme Salamone. L’Argentine d’aujourd’hui aurait été considérée par lui comme une complète dystopie : l’architecte a construit ses bâtiments pour un pays qui n’a jamais existé.

Entre fiction et réalité, ces bâtiments venus du passé résistent à tout cadre temporel : Lorsque l’on cherche leur motif, leur justification, la réflexion glisse vers le présent et devient d’une terrifiante actualité: Pourquoi un pays plein de ressources et dont le destin était la grandeur, n’a jamais emprunté les chemins du développement ? La question reste ouverte…

Réalisation du projet photo : la notion de surcyclage (upcycling) appliquée à l’image

L’œuvre et la vie de l’architecte Francisco Salamone n’ont pas été de nos jours l’objet d’études systématiques et approfondies. Seulement un nombre très réduit de monographies existent à leur sujet, qui reste grandement inconnu du public. Sur internet, un certain nombre d’images montrent quelques bâtiments de Salamone, mais aucun site web ne semble rassembler l’information de façon méthodique et protocolaire. Les images disponibles sur internet restent hétérogènes, et ne se montrent pas adaptées à la thématique architecturale : les aspects formels de ces étranges constructions sont noyés dans un entourage en désuétude.

Dans ce sens, et afin de réaliser cette série photographique, des images sous licence Creative Commons ont été compilées, sélectionnées, et ont reçu un traitement adapté au sujet qu’elles présentent. Ceci résulte en une sorte de surcyclage, pratique artistique usuellement appliquée aux objets afin de les valoriser, sauf qu’ici la valorisation est effectuée sur des images photographiques.

Lors du traitement des images d’origine, premièrement la déformation de la perspective a été corrigée afin d’améliorer la lisibilité de l’information architecturale. Par la suite, le contour de chaque bâtiment est délimité de façon précise, ce qui permet, enfin, de réaliser un traitement chromatique différencié. En effet, les bâtiments sont convertis au noir et blanc afin de souligner l’aspect formel, tandis que le reste de l’image est homogénéisé selon une couleur à dominante cyan, qui rappelle les cyanotypes d’antan utilisés pour la réalisation des plans architecturaux.

Lorsqu’elle est appliquée de façon systématique aux alentours des bâtiments de Salamone, la couleur cyan a pour effet de les isoler, restituant ainsi de façon graphique leur spécificité architecturale et artistique. On met ainsi en exergue ces bâtiments oubliés dans le temps et dans l’espace. Le choc visuel obtenu grâce à ce choix chromatique radical vise la cohérence entre ce sujet insolite et l’image qui le présente.

Les images résultantes sont accompagnées des planches construites également pour la plupart à partir d’éléments sous licence Creative Commons. Ces planches présentent de façon graphique l’univers de Salamone, et la problématique que ce travail cherche à associer à son œuvre.

La totalité des images et des planches seront réinjectées sur internet à partir du moins d’Octobre 2017, toujours sous une licence Creative Commons, en version couleur et noir et blanc, afin qu’elles puissent être utilisées, voir remodifiées par la suite.

 

[1] On fait ici référence à la pampa, non pas en relation avec la province et à la ville qui portent le nom de La Pampa, mais pour désigner la région de plaines fertile qui s’étend entre l’Argentine, l’Uruguay, et une partie du Brésil, et qui couvre la presque totalité de la province de Buenos Aires.

[2] Salamone fut le pilote qui a cumulé le plus grand nombre d’heures de vol en Amérique en 1938.

[3] Salamone introduit la technologie du béton en Argentine pendant les années 30.

[4] Il aurait seulement construit deux autres bâtiments à la ville de Buenos Aires, selon un style rationaliste.

[5] Autre que le travail d’investigation de l’historien Argentin Eduardo Lazzari, on trouve un ouvrage monographique en deux volumes dirigé par Alejandro Novacovsky, et des écrits de l’écrivain Américain Edward Shaw.